Tout ou rien.

On en veut plus. On en veut beaucoup, plein. De tout, et surtout du bonheur. Sauf que le bonheur est le seul gibier qui coure plus vite que la balle du chasseur.
Et pourtant je suis un excellent chasseur, un prédateur. Tout est calculé, tout est inscrit et tout défile dans mon esprit, telles des lignes de codes sur un écran. Un hacking permanent d’une vie insatisfaisante, frustrante.

J’essaie, et pourtant, je contrôle tout ça. Je fais tout, mais seulement par la pensée. Et du coup, ce bonheur me fuit, comme toutes les proies. Comme toutes les heures perdues par ce manque de perfection ressenti. Comme tous ces moments laissés derrière moi, sur le côté, sans même les avoir partagés ou consommés.

Rigor mortis.

Il le sait, que cette attente est inutile. Il le sent, et pourtant il s’y oblige. Il a figé sa vie à ce moment précis, cet hiver noir, tendu et haletant, lors duquel ce qu’il n’a jamais imaginé est arrivé.
Il l’attendra encore et toujours, il n’ira jamais au bout de toutes les histoires, il n’ira plus jamais au fond des choses, alors qu’il sait que c’est inutile. Il préfère mourir à petit feu que d’imaginer une suite, il préfère pourrir dans son esprit plutôt que de laisser une chance à sa vie de repartir. Car pour lui, il est déjà mort depuis des éons, depuis que son cœur s’est arrêté de battre et qu’il n’a plus rien ressenti d’autre que du désespoir. Depuis ce gouffre sans fin, noir comme les ténèbres les plus oppressantes.
Il vit, en tout cas en donne l’impression. Il sourit, mais tout est fixé, dans sa tête il vit la vie d’un autre, un cauchemar entier. Il a regardé les deux yeux de Médusa, et depuis c’est une ombre à sa place.

Il sait qu’un jour la douleur sera trop forte, qu’il ne la supportera plus, et que ce jour-là, il partira sans que personne ne comprenne. Sûrement sans que personne ne s’en rende compte. Tous les jours sont liés à cette vie d’avant, car elle était belle et intense. Maintenant qu’elle est vide de sens, le moteur ne tourne plus. Il était joyeux, et drôle avant. Maintenant il sait qu’il ne l’est plus, qu’il s’efforce de faire semblant, mais pour combien de temps encore ?
Il a déjà trouvé la réponse à cette question. Il a encore l’espoir que sa vie d’avant reprenne, alors qu’il sait que cet espoir est vain. Mais c’est la dernière chose qui le maintient encore parmi les vivants.

Il squatte, il ne vit plus. Il ne nidifie plus. Il erre dans les rues, dans les villes, entre les cercles sociaux, dans l’espoir de trouver un peu de chaleur, et de pouvoir s’oublier quelques instants, avant de retourner à sa mort. Il vit sa mort, et il peut vous le dire, le Paradis n’existe pas, il n’y a que l’Enfer qui nous attend après la joie.

Vague à lame.

Il y a certaines âmes telles des lames : forgées au cœur du feu, rompues sur le fer brûlant et massif de l’enclume, et rigidifiées brutalement par une eau aux relents de cuivre et glacée. Une douche froide. Et ce sont souvent les plus belles, les plus mortelles, les plus attirantes. Les plus enivrantes. Une telle âme se retrouve toujours confrontée à un sosie, une semblable. Le drame est quand les circonstances lui rappellent l’aptitude première de sa consœur, de manière abrupte : couper la lucidité, le tissu même de l’envie. Elle annihile l’autre, c’est tout ce qu’elle peut faire, ce qu’elle sait faire.
Mais même elle trouvera une consœur plus atroce.

Sépulture.

Deux mois de vacances, d’été, de flirt, de pluie, de froid, de haine, de dégoût, de rage, de trahison, de vie, d’hypocrisie. Et c’est enfin fini.

Le grand ballet de l’été, des caresses hypocrites et des promesses vaines vient de prendre fin. La pire période pour quelqu’un d’intègre, insoutenable. La pire période pour un prédateur, insoutenable aussi. La pire pour un observateur, un homme qui se cache, dans l’ombre et dans les regards, la pire car c’est cette homme qui se refuse à lui-même, cette homme qui se renie pour vivre une vie insipide mais normale. Une vie inutile, une vie insignifiante. Et parfois, il est à deux doigts d’avoir une vie de nouveau trépidante, car il est au point de rupture.

Ce point de rupture, c’est comme un joint qui a trop de pression sur lui, qui s’étire, s’étire, et blanchit à force. On croit qu’il va craquer, et puis non. Ce ne sera pas cette inconsciente en retour de soirée, à trois heures du matin qui en fera les frais. Ni cette femme insipide qui ne s’excuse pas en pleine journée d’une bousculade, ni cet homme hautain qui parle mal alors qu’il est en tort. Cette fois encore, ce sera simplement son esprit qui disjonctera, une fois de plus. Et les jointures de ses doigts qui blanchiront pour se restreindre, lui et ses pulsions.

Combien de temps avant que quelqu’un en ait quelque chose à cirer ? Combien de temps avant qu’il ne tienne plus dans cet Enfer qu’est devenu son temps, sa vie, son esprit ? Il est bien content qu’il y ait moins de monde dehors, dans les transports aux heures où il y est finalement. Il passe inaperçu, mais trop de regards le rendent suspicieux, nerveux, et plus proche de la rupture. Trop d’informations à analyser, à trier, à assimiler. Trop de conflits potentiels à gérer.

Pare qu’il les adore les conflits, quand il les crée, il les aime quand il peut les faire naître en parole, simplement pour se divertir, et ensuite expliquer que les protagonistes ont été floués. Mais quand c’est extérieur, il veut les arrêter au plus vite, et il sait de quel manière : en neutralisant la menace.

C’est ça, ce qui emplit chaque jour son esprit, depuis qu’il est seul, depuis qu’elle l’a abandonné, c’est de ça que sont faits ses rêves, ses angoisses, ses cauchemars, et ses regards quotidiens. Il ne voit plus rien, que les probabilités. Et il s’ennuie dans sa tombe psychique.